Voici des extraits de l'article que l'écrivain Georges Bernanos a écrit au sujet de Voyage au bout de la nuit, paru le 13 décembre 1932 dans les colonnes du Figaro.
Au bout de la nuit
M. Céline a raté le prix Goncourt. Tant mieux pour M. Céline. On n'a pas vu, on ne verra donc plus jamais – Dieu soit loué ! – M. Céline couronné par M. Gaston Chérau, Maupassant de sous-préfecture, ni même par notre cher Dorgelès que nous croyons décidément passé à l'ennemi, c'est-à-dire aux dames du monde que Partir avait bouleversées. Malheur aux lapins agiles qui se laissent approcher par ces charmeuses de lions, jusqu'à venir manger au creux de leurs belles mains !
[...]
Pour moi, j'ai un devoir à remplir, non pas certes envers M. Céline qui me paraît capable de faire face tout seul à n'importe quelle conjoncture, mais envers un public que risque de prendre au dépourvu un livre dont aucun homme sensé ne recommandera la lecture à sa femme, et moins encore à sa fille. Nous dirons un autre jour, ou nous laisserons à de plus qualifiés que nous le soin de dire ce que l'artiste peut penser d'une œuvre extraordinaire, comparable au déroulement du flot dans la nuit noire, lorsque paraît et disparaît sans cesse, à chaque palpitation simultanée du vent et de la mer, la frange livide de l'écume. Que ce grand mouvement de poésie passe ou non inaperçu de mes contemporains, cela ne m'importe guère, non plus, je suppose, qu'à M. Céline. J'essaie simplement de calculer sa puissance et sa portée, déjà mesurables d'ailleurs à certain grondement souterrain et à l'ébranlement de plusieurs gloires usurpées. [...]
Pour nous la question n'est pas de savoir si la peinture de M. Céline est atroce, nous demandons si elle est vraie.
Elle l'est. Et plus vrai encore que la peinture ce langage inouï, comble du naturel et de l'artifice, inventé, créé de toutes pièces à l'exemple de celui de la tragédie, aussi loin que possible d'une reproduction servile du langage des misérables, mais fait justement pour exprimer ce que le langage des misérables ne saura jamais exprimer, leur âme puérile et sombre, la sombre enfance des misérables.
Oui, telle est la part maudite, la part honteuse, la part réprouvée de notre peuple. Et certes, nous conviendrons volontiers qu'il est des images plus rassurantes de la société moderne, et par exemple l'image militaire à droite les Bons Pauvres, gratifiés d'un galon de premier soldat, de l'autre côté les Mauvais, qu'on fourre au bloc. Seulement n'importe quel vieux prêtre de la Zone, auquel il arrive de confesser parfois les héros de M. Céline, vous dira que M. Céline a raison. [...]
Georges Bernanos
Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.frTélécharger le manuel : https://forge.apps.education.fr/drane-ile-de-france/les-manuels-libres/francais-seconde/-/tree/master?ref_type=heads ou directement le fichier ZIPSous réserve des droits de propriété intellectuelle de tiers, les contenus de ce site sont proposés dans le cadre du droit Français sous licence CC BY-NC-SA 4.0 